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La petite pianiste d'Erevan 

                              

roman
En librairie le 30 avril 2026,
éditions Albin Michel.
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En hiver 1991, un monde disparaît.

 

Dans une famille d’intellectuels communistes, la petite Verochka grandit au milieu des livres, des certitudes idéologiques et d’un piano qui lui ouvre un autre horizon. Sa mère est une pianiste talentueuse, son père un physicien dont l’institut vient d’être fermé. Mais dehors, tout vacille. Les pénuries s’installent, sa ville natale, Erevan, se transforme, et l’Histoire s’invite dans chaque foyer. Dans les appartements glacés, les familles brûlent parfois leurs propres livres pour se chauffer.

Privé de son travail, le père de Verochka doit se résoudre à vendre des objets au marché. Pour échapper à la réalité, sa mère prépare un concert exceptionnel avec un brillant chef d’orchestre moscovite, Andreï Belëv — une rencontre qui va bouleverser l’équilibre fragile de la famille. La musique devient alors pour l’enfant à la fois le lieu de l’enchantement et de la trahison, mais aussi une manière de traverser ce qui la dépasse.

La petite pianiste d’Erevan raconte, à hauteur d’enfant, le moment où un pays entier disparaît, propulsant des millions de familles à travers l’ex-URSS dans l’exil, l’incertitude et la désillusion. 

Entre la mémoire de la Russie impériale, l’héritage soviétique et la naissance incertaine d’une nouvelle réalité, le roman est avant tout un récit d’apprentissage sensible — celui d’une enfant pour qui la musique et l’imagination deviennent les seuls refuges face à l’effondrement d’un monde.

Au cœur de la nuit glaciale, les livres brûlaient...

"

Tout objet se trouvant dans notre appartement n’a plus qu’une seule utilité : il doit brûler. Mais il n’y a jamais assez d’objets. D’abord ce sont de vieilles recettes de cuisine qui partent en fumée. Ensuite, des journaux, des magazines, des annuaires, des dissertations, des cahiers… Brûlent aussi les forêts qui entourent la ville, les meubles et les portes, les poupées en bois, le parquet, les sabots et les arbres de mon enfance. Une fois tout a été vidé, c’est le tour des livres. Souvent, je les relis – pour la dernière fois. Je les apprends par cœur. Je recopie des passages entiers dans mon cahier ou bien je les cache sous mon lit ou dans mon armoire, sous les vêtements, comme les condamnés à mort. Malheureusement, on les retrouve presque toujours et mon père se fâche. Il les ramène dans la salle à manger et les jette dans les flammes pour pouvoir chauffer une soupe.

L’Histoire du Parti Communiste de l’Union soviétique brûle vite. Tandis que la Comédie Humaine de Balzac, dont ma mère ne veut pas se séparer jusqu’à la dernière minute, prend plus de temps. Mon père dit que cela dépend uniquement du nombre de pages et de la qualité du papier. Et moi, je regarde les lettres noires sur le fond blanc qui se tordent avant de disparaître à jamais. Avec elles, disparaissent les personnages, les scènes, les époques, les sentiments, les souvenirs, les émotions, les idées... Avalés, tous, par le ventre rouge vermillon”.

Et pourtant la musique continuait...

"

Tel l’acrobate qui pose son pied sur le rebord du toit, dans le silence assourdissant, je pose mes mains sur le piano et je plaque avec force le premier accord de la Pathétique.

Une pause.

Comme un battement de cœur qui s’éteint.

Quelques longues secondes.

Encore une pause.

Comme un arc tendu. Ils me regardent tous, le souffle suspendu, avec Belëv au premier rang, comme s'ils attendaient que mes chaussures glissent et que je tombe.

Mais je tiens bon.

Le silence. Encore un.

Et puis, les salves de feu arrivent. D’un coup, elles embrasent la salle terne.

La foule est là, tout près, je vois son ombre monstrueuse grossir sur les murs, le tonnerre gronder, féroce, ses éclairs de colère raviver les stucs dorés au plafond. J’entends de nouveau les cris acharnés

« À bas le gouvernement ! ».

Je retiens mon souffle et, comme à l’époque, je plonge dedans. Exaltée, je nage dans ce feu liquide. Je m’y abandonne complètement. Les notes deviennent comme des êtres vivants, agitées, elles courent le long du clavier, elles se heurtent, elles se bousculent, elles tombent, elles hurlent de désespoir et de fatigue.

Elles sont nues. Elles sont enchaînées. Elles n’ont plus rien à perdre face au noir infini, face au froid, face à la mort. C’est leur dernier espoir pour rester vivantes. J’oublie tout, ma mère, Belëv, la compétition, le public, envahie par un sentiment accaparant de liberté. Je suis seule face à elle, portée par elle, possédée par elle et le monde entier a cessé d'exister.

Une petite pianiste face à la grande Histoire...

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© copyright Marina Yaloyan 

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