La petite pianiste d'Erevan
du cycle:
Les Enfants de la Perestroïka
roman
parution prévue chez Albin Michel en mai 2026
La petite pianiste d'Erevan (cycle: Les Enfants de la Perestroïka) se déroule en 1990, dans une période de bouleversements majeurs : l’effondrement de l’Union soviétique et les premières années chaotiques qui s’ensuivent. L’histoire prend place à Erevan, capitale de l’Arménie, alors République soviétique, au moment où elle amorce son chemin vers l’indépendance en 1991. À travers le regard de Verochka, une petite fille qui rêve de devenir pianiste pianiste et qui grandit dans une famille d'intellectuels communistes, le lecteur plonge dans une ville marquée par les pénuries, le froid mordant, les tensions politiques croissantes et la brutalité des transformations sociales.
Le roman explore, au-delà du cadre local, les conséquences de la Perestroïka initiée par Mikhaïl Gorbatchev, qui, tout en promettant ouverture et réforme, précipite la chute d’un système et entraîne des millions de familles à travers l'ex URSS dans l’exil, l’incertitude et la désillusion.
Entre mémoire intime et fresque historique, La petite pianiste d'Erevan s'inscrit dans un cycle plus large intitulé Les Enfants de la Perestroïka. C'est un récit sensible et incarné sur la manière dont les grandes révolutions impactent la vie quotidienne. Une histoire d’amour, aussi fragile que déchirante, menace de briser une famille déjà ébranlée — reflet d’un monde extérieur lui-même en train de se fracturer. Entre l’absurde, la tendresse et parfois la douleur, le roman révèle la perte de repères, l’éclatement des idéaux et la résilience de ceux qu’on n’entend jamais : les gens ordinaires.
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Tout objet se trouvant dans notre appartement désormais n’a plus qu’une seule utilité : il doit brûler. Mais il n’y a jamais assez d’objets. D’abord ce sont de vieilles recettes qui sont parties en fumée. Ensuite, des journaux, des magazines, des annuaires, des dissertations, des cahiers… Brûlent aussi les forêts qui entourent la ville, les meubles et les portes, les poupées en bois, le parquet, les sabots et les parcs de mon enfance. Une fois tout a été vidé, c’est le tour des livres. Souvent, je les relis – pour la dernière fois. Je les apprends par cœur. Je recopie des passages entiers dans mon cahier ou bien je les cache sous mon lit ou dans mon armoire, comme les condamnés à mort. Malheureusement, on les retrouve presque toujours et mon père se fâche. Il les ramène dans la salle à manger et les jette dans les flammes pour pouvoir se chauffer une soupe.
L’Histoire du Parti Communiste de l’Union soviétique brûle vite. Tandis que la Comédie Humaine de Balzac, dont ma mère ne veut pas se séparer jusqu’à la dernière minute, prend plus de temps. Mon père dit que cela dépend uniquement du nombre de pages et de la qualité du papier. Et moi, je regarde les lettres noires sur le fond blanc qui se tordent avant de disparaître à jamais. Avec elles, disparaissent les personnages, les scènes, les époques, les sentiments, les souvenirs, les émotions, les idées... avalés, tous, par le ventre rouge-vermillon”.
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Tel l’acrobate qui pose son pied sur le toit, dans le silence assourdissant, je pose mes mains sur le piano et je frappe avec force le premier accord de la Pathétique. Une pause. Comme un battement de cœur qui s’éteint. Quelques longues secondes. Un deuxième accord. Encore une pause. Comme un arc tendu. Ils me regardent tous, le souffle suspendu, avec Belëv au premier rang, attendant que mes chaussures glissent et que je tombe. Mais je tiens bon. Le silence. Encore un. Et puis, les salves de feu arrivent. Voraces, elles embrasent la salle terne. La foule est là, tout près, je vois son ombre monstrueuse grossir sur les murs, le tonnerre de l’orage gronder, féroce, et ses éclairs de colère raviver les stucs dorés au plafond. J’entends de nouveau les cris acharnés : « À bas le gouvernement ! » Je retiens mon souffle et, comme à l’époque, je plonge dedans.
Exaltée, je nage dans ce feu liquide. Je m’y abandonne complètement. Les notes deviennent comme des êtres vivants. Agitées, elles courent du haut en bas du clavier, elles se heurtent, basculent, tombent, hurlent de désespoir et de fatigue. Elles sont nues. Elles sont enchaînées. Elles n’ont plus rien à perdre face au noir infini, au froid, à la mort. C’est leur dernier espoir de rester vivantes. Et alors, j’oublie tout : ma mère, Belëv, la compétition, le public, face au sentiment accaparant de liberté. Je suis seule face à cette liberté, portée par elle, possédée par elle, et le monde entier a cessé son existence ...
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